Axiom Breakers #1 : Singapour

Bienvenue dans la série d’articles Axiom Breakers. Petite intro.

Que vous le vouliez ou non, que vous en soyez conscient ou non, vous considèrez un grand nombre de choses comme étant évidentes et immuables. Il peut s’agir d’une transmission génétique ou d’une transmission culturelle. Vos gènes vous font paraître évident et immuable qu’il ne faut pas sauter dans le vide, il y va de votre survie. Les axiomes transmis par vos gènes se basent sur une longue expérience des lois de la nature. Ils vous font gagner un temps précieux et maximisent vos chance de vivre suffisamment longtemps pour transmettre vos gènes.

En revanche, les axiomes culturels sont construits par les sociétés.
Pensez à une superstition : croire que briser un miroir porte malheur.
Plus moderne : la croyance qu’un garçon ou une fille doit se comporter d’une manière rigidement normalisée (encore tenace).

Là, nous ne parlons plus de lois de la nature. Nous ne parlons plus de quoi que ce soit d’immuable. Ce n’est évident que parce que c’est « généralement accepté« , sans remise en question.
Axiom Breakers veut, à l’aide de contre-exemples, partir à contre-courant de ces évidences généralement acceptées.

Notre point de départ sera Singapour, un petit pays passé de tiers-monde à mégapole avancée en un demi-siècle. Les raisons de son succès contredisent beaucoup de choses considérées comme « évidentes et immuables » en Occident.

Singapour. Crédit : Sasin Tipchai

À l’origine, Singapour est un port de pêche javanais. Elle passera sous contrôle néerlandais puis britannique au XIXe siècle et on y fera venir des travailleurs chinois et indiens. L’empire britannique finit par donner son indépendance à Singapour en 1959. Pour la petite ville-état, l’étape suivante est logiquement d’intégrer le gros pays frontalier : la Malaisie. Mais cela ne se passa comme prévu.

En 1965, Singapour devient indépendante « malgré elle ». Après quelques années au sein de la Fédération des États de Malaisie, on fait comprendre à Singapour que son pluri-ethnisme (2/3 tiers de la population est d’origine chinoise, le reste étant divisé entre malais et indiens) ne concorde pas avec la philosophie de l’état malais, ethnocentré.

Son indépendance tient alors à la présence de l’armée britannique pendant quelques années encore. Singapour est un pays pauvre et peu développé, mais sa position stratégique en fait un sujet de convoitise pour la Malaise et l’Indonésie. La situation semblait bien malheureuse pour Singapour à ce moment là, sans ressources et avec pour seul appui quelques légions anglaises.

Un groupe d’hommes, déterminés à assurer l’avenir de Singapour, prit les choses en main. Parmi eux Lee Kuan Yew, premier ministre de Singapour jusqu’en 1990.

S’affirmer sur la carte du monde : constituer une armée

Pour survivre face aux menaces de ses voisins, Singapour doit donc immédiatement se parer d’une armée. Avec un budget limité, l’armée singapourienne achète de vieux tanks et avions.

Pour constituer une armée singapourienne, on créé des incitations pour la population à s’enregistrer comme réserviste. Le sentiment national et patriotique s’en trouve renforcé. On fait appel à l’armée israélienne pour venir former les troupes nouvellement levés.

Sur le front politique, on temporise. On essaie de faire rester l’armée britannique autant que possible. Lorsqu’elle finit par s’en aller, Singapour est en mesure de se défendre seule. Elle ne sera jamais attaquée.

Ce premier épisode de l’histoire contemporaine de Singapour pose les fondations de son développement : la mise en place et l’exécution d’un plan, la culture d’un sentiment patriotique et l’intelligence diplomatique. Plus important encore : la manipulation du peuple par l’incitation, vers un objectif commun, « gagnant-gagnant ».

La gouvernance de Singapour a souhaité rendre son peuple travailleur et amoureux de son pays. Il créé un sentiment de « nous avons tous notre destin entre les mains » pour galvaniser une population alors largement inéduquée et non qualifiée. Les incitations à s’inscrire comme réserviste font partie d’une longue liste de mesures prises pour encourager le peuple de Singapour à construire, créer et développer leur pays (voire chapitre « Social » avec le plan mis en place pour que les singapouriens deviennent propriétaires de leurs logements).

L’exemple de Singapour nous montre qu’un sentiment patriotique bien cultivé, ne conduisant pas à une fermeture sur soi (chose impossible pour Singapour, dont pratiquement toute la population venait de l’immigration, et dont la survie se jouait dans leurs relations extérieures) peut être bénéfique à une nation. Le peuple peut ainsi se sentir plus impliqué, son besoin d’appartenance est mieux satisfait.
Pour faire une métaphore sportive, c’est comme si le pays tout entier se mettait à jouer en équipe, tout en se montrant fair-play et amical avec les autres équipes.

Garden by the Bay. Crédit : Faizal Sugi

Développer une économie : bon sens et transparence

Singapour est célèbre pour son très faible taux de corruption.

Singapour n’a aucune ressource naturelle. Les événements ont fait que le peuple était anxieux pour sa survie, ce qui en faisait un facteur de cohésion pour le gouvernement (qui a su en faire un atout). Le peuple était donc prêt à travailler dur. Le peuple avait confiance dans le gouvernement et inversement. Le gouvernement a donc cherché à orienter l’économie sur des marchés porteurs à l’international : l’électronique dans un premier temps, les services financiers plus récemment.

Ensuite, Singapour a pris le parti de créer un environnement propice aux investissements étrangers et au tourisme, a « dragué » les multinationales électroniques japonaises et américaines. Grâce à des incitations fiscales, à la situation géographique stratégique de Singapour et à une main d’œuvre de mieux en mieux qualifiée, les capitaux étrangers ont accourus à Singapour, qui s’est fait une mission de ne duper personne.

Singapour n’est pas le premier pays à vouloir attirer des capitaux étrangers afin de développer une économie sur un territoire sans ressources et avec une main d’œuvre peu qualifié. En revanche, l’accent mis par Singapour sur la transparence et la lutte contre la corruption a clairement fait une immense différence.

Non seulement cela donna confiance aux investisseurs américains et japonais, mais cela assurait que les impôts étaient bien investis dans l’intérêt du pays et du peuple.
Cela rend évident que la transparence et la lutte contre la corruption, la collusion et le népotisme sont des facteurs de réussite économique et sociale. Très peu de pays suivent cet exemple.

Il n’est pas forcément ici question de justice ou d’égalité. La transparence et l’absence de corruption permettent simplement de récompenser ce qui doit l’être : le travail et la poursuite de l’intérêt collectif.

Lorsque le système récompense naturellement ceux qui participent au développement économique et social du pays, alors le pays va naturellement s’élever.


Lorsque le système récompense la poursuite d’intérêts personnels, on finit avec le peuple dans la rue, avec le sentiment légitime d’avoir été trompé.

Et on encourage le mensonge, la falsification et la duperie à tous les niveaux de la société.

Un ministre singapourien gagne beaucoup plus d’argent qu’un ministre français. Or, c’est le ministre français que l’on accusera de vouloir se remplir les poches. Car il le fait en poursuivant son intérêt personnel au détriment de l’intérêt collectif. Et notez ici que l’on blâme ici le système, pas les hommes.

Devenir une place forte financière

Singapour créé le premier fond Asie. Tolérance zéro sur les écarts car Singapour n’a pas de grosse puissance derrière elle pour se backer en cas de banqueroute.

Cette intégrité et transparence totale fera que Singapour sera peu affectée par les crises économiques.

Créer un lien de confiance avec les syndicats

Toujours dans cette optique de développement économique, et cette logique de transparence et d’intégrité, le gouvernement s’appliquer à créer une relation de confiance avec les syndicats et « trade union » : transparence, intégrité, « tirer dans le même sens ». Le dialogue est ouvert mais le gouvernement s’assure également que les charges menées par les associations de travailleurs soient légitimes. La récupération politique et le dommage social sont donc proscrits fermement.

Crédit : JohnsonGoh

Une politique sociale basée sur l’incitation

« A fair, not welfare society » : les aides sociales sont ajustées pour valoriser l’effort individuel. Le système de santé a été mis en place dans une logique d’éviter les abus et le gaspillage (chose qui nécessita plusieurs ajustement). Lee Kuan Yew et le gouvernement ont réfléchit en amont aux possibles détours pris par les mesures.

Le gouvernement considérait qu’un travailleur était plus investi dans la vie économique et sociale si il était propriétaire de son logement, ainsi un programme fut lancé pour aider les travailleurs, même les classes sociales les plus basses, a acquérir un logement et ne plus être locataire (et ce toujours en voulant aider, pas en voulant simplement donner). Ce programme a eu des effets bénéfiques économiques et sociaux.

La critique publique se doit d’être constructive et justifiée

Nous abordons le point le plus sensible pour les occidentaux : la liberté d’expression.

Le gouvernement singapourien poursuit tout opposant ou journaliste ayant proféré des allégations fausses et non sourcées. La critique est autorisée, si elle est constructive et que les arguments avancés peuvent être démontrés. Ainsi les opposants politiques du parti en place ont compris qu’il n’y aurait aucune tolérance avec le mensonge et la critique gratuite et qu’il valait mieux réfléchir avant de se lancer dans une cabale.

Comme Lee Kuan Yew a eu des résultats indiscutables et qu’il a toujours été intègre, aucun opposant n’a pu le faire vaciller.

Souvent accusé d’autoritaire, voire de quasi dictateur pour cette raison, Lee Kuan Yew se défendit en affirmant qu’il gardait ainsi l’unité et la confiance du peuple.

La piscine suspendue du complete hotelier « Marina Bay Sands » face aux docks. Crédit: Bernd Hildebrandt

Ce que Singapour remet en question

La liberté d’expression est quelque chose de difficilement contestable pour les occidentaux. Nous estimons que la démocratie et la liberté d’expression sont les meilleures politiques qui soient. C’est notre axiome. On estime que n’importe qui à le droit de dire n’importe quoi ou presque.

À Singapour, on estime que laisser dire n’importe quoi peut causer un dommage social. On restreint une liberté au peuple, liberté si chère en occident, afin d’assurer une plus grande cohésion et moins de remous au sein de la société.

Une transparence totale, même envers son gouvernement (et de la part de ce dernier), enfreint aux yeux des occidentaux leur droit à la vie privée. Les singapouriens se sont conformés à des obligations de transparence sur leurs déplacements et leurs fréquentations dès le début de l’épidémie de Covid-19. En France, l’application « Stop Covid-19 » a été largement ignorée et critiquée pour avoir voulu jouer un rôle analogue.

Cette transparence était la meilleure chose à faire lorsque Singapour a eu besoin d’attirer des capitaux étrangers. Cette politique s’est révélée bénéfique à de nombreux égards politiques et économiques depuis, et Singapour est régulièrement cité comme étant l’un des pays ayant le plus faible taux de corruption.Singapour est également connu pour certaines lois qui paraissent à la fois farfelues et liberticides aux yeux de l’occident. Deux exemples frappants :

  • l’interdiction générale des chewing-gum, dont la consommation ou le commerce sont durement pénalisés. Un petit plaisir en moins pour une petite partie de la population, qui représente des frais de nettoyage en moins et plus de propreté pour l’ensemble de la société ;
  • les châtiments corporels sont encore administrés, ce qui paraît barbare aux yeux occidentaux. Des coups de cannes pouvant laisser des plaies d’un centimètre de large sont administrés. Ce châtiment est toutefois réservé aux individus masculins de moins de 50 ans. Singapour affirme que ce sévice est dissuasif et contribue à la bonne tenue des citoyens singapouriens.

On retiendra donc que Singapour est un pays moins démocratique et moins libre que la France ou les USA (que je pense être les principales références des lecteurs de ce blog). Or, si on peut accuser au gouvernement singapourien d’être autoritaire, son bilan humain et économique parle pour lui.

Bien entendu, malgré l’angle plutôt prosélyte de cet article, Singapour n’est pas exempt de défauts et de faiblesses. On n’y vit pas forcément plus heureux qu’en France ou qu’aux USA, et les stats sur les habitants du pays sont à relativiser étant donné sa très forte proportion de millionnaires (voire de milliardaires). Cet article avait pour but de démontrer certaines choses ou idées mises en oeuvre à Singapour qui sembleraient contraires aux principes occidentaux.

La démocratie est-elle si bénéfique à une société ?

La liberté totale d’un individu n’est-elle pas une menace pour lui-même et pour la société ?

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Note : cet article a été inspiré par l’excellent billet « Worldly Wisdom from Lee Kuan Yew: 9 Lessons You Can Learn from LKY » de Ludvig Sunstrom, dont la lecture est recommandée en complément.

Pour en savoir plus sur Singapour aujourd’hui, je recommande chaudement le blog « Paris-Singapore« .

Publié par L'Empereur de rien du tout

« L’empereur de rien du tout arrive clamer ce qui lui est dû (c’est-à-dire rien du tout) et s’adjuger le reste au passage. »

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